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Je pleure pour ne plus être malheureuse (une histoire de vampires)

  • par

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Je pleure pour ne plus être malheureuse

version pdf ici : je-pleure-pour-ne-plus-etre-malheureuse-une-histoire-de-vampires

Martin Page

(cette histoire est issue du livre collectif Bienvenue en Transylvanie, éditions du Seuil).

Jusqu’à l’âge de six ans, Astrid avait eu les yeux verts émeraude, ce qui déclenchait chez les adultes et les autres enfants des nuées d’exclamations admiratives. Quand le vert, éclatant jusqu’à une certaine iridescence, disparut, on arrêta de sourire à Astrid. Ses yeux désormais vert pâle ne suscitèrent plus aucun commentaire. Elle était entrée dans le monde réel. Elle apprit à regarder ailleurs, et ses pensées prirent la même direction. L’espèce humaine perdit beaucoup de son intérêt.
La fin du mois de septembre chassait les dernières traces de chaleur, les feuilles des arbres devenaient brunes. On respirait mieux. Après le relâchement de l’été, le rythme du travail avait repris. Astrid se tenait derrière la porte de son bureau d’un bâtiment de l’université Pierre et Marie Curie, attentive au moindre bruit. Elle attendait toujours que ses collègues, les étudiants et les employés, sortent du bâtiment pour elle-même se glisser hors de son bureau du troisième étage. Elle voulait éviter de croiser qui que ce soit. Quand le silence fut total, elle quitta sa cachette. Elle salua la concierge qui enlevait des feuilles sur le panneau d’information. Une fois dans la rue, la nuit la recouvrit. C’était doux et rassurant comme un manteau.
Astrid marchait lentement, la tête baissée. Elle jeta un coup d’oeil aux voitures, aux restaurants illuminés, aux passants, à la vie d’un soir d’automne dans une grande ville. Ses cheveux bruns et mi-longs étaient retenus par des barrettes en forme de libellule (depuis l’enfance elle affectionnait les barrettes qui ressemblaient à des insectes).
Elle préparait un doctorat de biologie. Si tout allait bien, elle serait chercheuse dans le laboratoire où elle travaillait aujourd’hui. Elle ne savait pas si elle était devenue brillante à cause de son incapacité à se socialiser ou parce qu’elle avait vraiment du talent. Sa plus